Paris, dans l’œil des voituriers

Installés devant les hôtels de luxe ou les restaurants chics, les voituriers font partie du décor de la capitale. Voir Paris à travers leur regard, c’est plonger dans un petit monde qui échappe à la crise.

Un jeudi soir, à 19 heures, les pieds scotchés sur un bout de trottoir, Mack, vient de prendre son service. Face au théâtre de l’Odéon, il attend son premier client de la soirée. Son métier ? Il est inscrit, en grosses lettres blanches au dos de sa longue parka noire : VOITURIER. Depuis vingt ans, Mack gare les voitures des clients d’un restaurant de fruits de mer réputé de Saint-Germain des Prés : la Méditerranée. « Ce service est vraiment indispensable pour les clients, explique l’homme de 59 ans. Certains ne viendraient pas si le patron ne le proposait pas. Il est tellement difficile de trouver une place dans le quartier ».

Un client en costume, qui vient de confier ses clefs à Mack, nous le confirme : « Déposer sa voiture, c’est vraiment pratique. On ne se préoccupe de rien et ça évite de tourner un bon moment ». Chaque jour, ils sont 2 500 environ à officier dans la capitale. On les trouve devant les restaurants, les hôtels de luxe, les boites de nuit, les salons de coiffure, les cliniques, les galeries d’art ou même les gares. Ces dernières années, leur nombre a augmenté à Paris. Comment l’expliquer ? La diminution du nombre de places de stationnement n’y est pas étrangère.

 

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Mack, voiturier au restaurant La Méditerranée

Aucun cadre légal

Les conditions pour exercer cette profession sont relativement limitées. Aucun diplôme, ni certification ne sont nécessaires. « Il faut avoir au moins deux ans de permis, être sous contrat avec un établissement et avoir une assurance spécifique » détaille Hicham, voiturier pour l’Atelier Maitre Albert, un restaurant géré par Guy Savoy à deux pas de Notre Dame de Paris. « Pour être un bon voiturier, il faut avoir le sourire, être rapide et efficace, énumère ce quarantenaire rasé impeccablement. « Il faut aussi être réactif et sportif », poursuit Ismaël, 28 ans, qui œuvre au Marco Polo, un restaurant italien, à deux pas du Boulevard Saint-Germain. « Il est également important de ne pas fumer, indique étonnamment Mack. De plus en plus de clients me demandent si je fume, car certains sont gênés par l’odeur de tabac qui pourrait rester dans leur véhicule. »

VIP

Etre voiturier, c’est côtoyer au quotidien un monde constitué d’hommes d’affaires, d’artistes ou de dirigeants politiques. C’est le cas de Wilfried Gauvrit, 46 ans, chef voiturier au Meurice, le mythique Palace parisien. « L’un des traits caractéristiques de la profession est la discrétion, explique-t-il. Il faut aussi savoir garder de la distance vis-à-vis des personnalités et éviter toute forme de familiarité. » La plupart des voituriers refuse de citer le nom des VIP qu’ils croisent. En insistant un peu, Mack, accepte de nous livrer quelques noms d’hommes politiques qui fréquentent la Méditerranée. Il cite Lionel Jospin, François Hollande ou encore Nicolas Sarkozy. « Ils n’avaient pas besoin de mes services et avaient leur propre chauffeur », précise-t-il.

Ruse

Chaque soir, les voituriers doivent user de véritables astuces pour pouvoir garer des voitures en quelques minutes. « Je sais où se trouve la plupart du temps les places libres dans le quartier », pavoise Hicham. « J’ai la chance d’avoir souvent des places autour de la Place de l’Odéon qui ne sont pas vraiment officielles mais que je peux surveiller », indique de son côté Mack.   Je ne gare jamais aucune voiture sur une place handicapée, précise Hicham. C’est une question de principe. D’autres sont moins regardants. Il arrive que certains voituriers découvrent une amende sur le pare-brise. « C’est rare mais ça arrive. Dans ce cas-là, c’est le restaurateur qui prend en charge l’amende », révèle Mack.

La plupart des voituriers entretiennent plutôt de bonnes relations avec les fonctionnaires de la préfecture de police chargés de verbaliser les véhicules. « Souvent les policiers alignent toute une rangée de bagnoles sauf celles dont on s’occupe » glisse un voiturier sous couvert d’anonymat. Au Meurice, sur la rue de Rivoli, un axe très passant, Wilfried entretient des relations très cordiales avec les forces de l’ordre. « Tout se passe en bonne intelligence », souligne-t-il.

Rémunération

Parler rémunération avec les voituriers est un sujet sensible. Poser la question est à chaque fois suivi d’un silence un peu gêné. La grande majorité des restaurants facture le service entre 8 et 10 euros. Cette somme revient la plupart du temps au voituriers. Mack confie gagner entre 2000 et 2500 euros mais « beaucoup de voituriers sont au SMIC, explique David Egry, directeur de Chic Event’s : une société spécialisée dans le secteur qui emploie une dizaine de voituriers.

« Le métier s’est vraiment précarisé ces dernières années, enrage Mack. De nombreux voituriers sont autoentrepreneurs et proposent leurs services en étant payés uniquement à la commission. C’est le cas d’Ismaël, qui exerce son travail au Marco Polo, un restaurant situé près de la place de l’Odéon. Plus il gare de véhicules et plus ses revenus sont importants. « Le samedi soir, je peux garer jusqu’à dix voitures. Mais en semaine, c’est beaucoup moins. Ne pas garer une seule voiture dans la soirée m’est déjà arrivé et c’est clairement déprimant », confie le jeune homme à la carrure bodybuildée qui a débuté le métier après avoir répondu à une annonce sur le Boncoin. Les voituriers peuvent aussi compter sur les pourboires. « Ce ne sont pas forcément les clients les plus aisés qui donnent les plus grosses sommes», souligne Hicham.

Hiver

Le métier de voiturier a aussi ses inconvénients. « L’hiver est clairement la saison la plus dure, lâche Hicham. Il faut être dehors alors qu’il fait froid. Mes mains, mon nez, mes pieds sont gelés ». Wilfried Gauvrit du Meurice enfile un collant sous son pantalon.

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Wilfried Gauvrit, chef voiturier du Meurice

« Eté comme hiver nous devons être en costume », poursuit Wilfried. Certains ont d’autres astuces comme Mack qui gare sa voiture personnelle à proximité du restaurant et s’y refugie dès qu’il le peut. « Je suis au chaud et je peux écouter la radio, tout en guettant un client qui arrive. » La plupart des voituriers disent ne pas vraiment s’ennuyer. Une journée type commence à 12h et se déroule au rythme des services, mais ne se termine pas avant minuit. « Dans les moments de creux, je peux écouter de la musique ou passer un coup de fil à ma femme ou à mes enfants » confie Hicham. Ce dernier reconnaît que « ce métier n’est pas idéal pour la vie de famille ». Un constat que partage Mack qui décrit un boulot « usant physiquement ».

Ferrari, Porsche et Rolls

De nombreux voituriers prennent beaucoup de plaisir à inventorier les voitures de luxe qu’ils sont déjà eu entre les mains. « J’ai déjà conduit des Porsche, des Ferrari ou des Rolls. Ces modèles-là, j’aime les garer le plus proche possible de l’hôtel pour les avoir sous les yeux », signale Wilfried. Les voitures exceptionnelles attirent souvent les badauds, il faut donc davantage les surveiller. En poste depuis 2000, l’homme éprouve, toutefois, moins d’excitation à conduire ses véhicules exceptionnels qu’à ses débuts.

Démocratisation

Ces derniers mois, des voituriers d’un genre nouveau ont aussi débarqué dans la capitale. L’entreprise Ector propose service de voiturier dans les gares et aéroports. « Sur simple réservation, un voiturier privé est mis à disposition des voyageurs souhaitant déposer et récupérer leur véhicule directement au dépose- minute, explique Manoël Roy, le Boss de l’entreprise. Ector s’occupe de convoyer et de stationner le véhicule dans un parking sécurisé et situé à proximité de la gare ou de l’aéroport en question, moins cher qu’un parking classique ». Le jeune chef d’entreprise pense qu’Ector « contribue à sa manière à la fluidification du trafic : la recherche d’une place de parking, qui peut parfois prendre jusqu’à une demie heure à un automobiliste, contribue à l’engorgement des axes de circulation. Avec ses places de parking réservées et son voiturier à disposition des automobilistes, Ector contribue à limiter les problèmes liés au stationnement. »

Avenir

Ces dernières années, plusieurs petits patrons de sociétés de voituriers accusent le coup et voit leurs activités décliner. « Avec l’essor des VTC et la politique de transport mise en place par Anne Hidalgo, le nombre de voitures garées par les voituriers ne cesse de diminuer, peste David Egry. En dix ans, le nombre de véhicule garé par jour a été divisé par deux. De plus, ces derniers temps, on assiste au développement d’une concurrence anarchique. Des autoentrepreneurs démarchent les restaurants et proposent leur service en cassant les prix ».

« Il est clair que les mobilités parisiennes ont évolué ces dernières années. Je gare de plus en plus de véhicules hybrides.» enchaîne Wilfried. A partir du 1er janvier 2018, le service de verbalisation va être confié à une société privée qui devrait être plus intransigeante. « Je ne suis pas inquiet, les voituriers savent s’adapter et ont plus d’un tour dans leur sac », termine Hicham.