Récompensés ce 22 octobre, David Brognon et Stéphanie Rollin font entrer au Musée d’Art Moderne de Paris les victoires discrètes de celles et ceux qui luttent contre l’addiction. Avec leurs machines de fête foraine chargées de jetons de sobriété, le duo donne une forme saisissante à ce qu’il en coûte, parfois, de tenir un jour de plus.
Des jetons colorés s’accumulent sur les plateaux métalliques d’une machine pousse-pièces. L’objet appartient à un répertoire familier : celui des fêtes foraines, des promesses de gain, de la pièce que l’on ajoute en espérant provoquer la chute des autres. Chez Brognon Rollin, pourtant, chaque jeton porte une tout autre valeur. Il célèbre une durée d’abstinence. Derrière sa surface minuscule se trouve le temps d’une personne, avec ses efforts et ses recommencements.
C’est cette rencontre entre une mécanique de jeu et les signes d’une résistance intime qui donne sa force à la proposition du duo au Musée d’Art Moderne de Paris. Et c’est à ces deux artistes que le jury international a décerné, jeudi 22 octobre, le prix Marcel Duchamp 2026. Ils figuraient parmi les quatre finalistes aux côtés de Joël Andrianomearisoa, Laura Henno et Josèfa Ntjam.
David Brognon, né en 1978, et Stéphanie Rollin, née en 1980, travaillent ensemble depuis 2006, après leur rencontre au Mudam Luxembourg. Installés entre Paris et le Luxembourg, représentés par la galerie MFC Michèle Didier, ils construisent depuis vingt ans une œuvre attentive aux existences que la société tient à distance. L’enfermement, les marges, l’attente et les traumatismes en forment la matière. Leurs installations, sculptures, vidéos et photographies procèdent d’un travail de terrain, nourri d’observation et de dialogue avec les personnes concernées.
Cette méthode compte autant que les formes qui en résultent. L’épure de leurs œuvres concentre des situations complexes, parfois douloureuses, sans prétendre les épuiser. Un objet ordinaire devient le dépositaire d’une histoire dont le visiteur ne possède que quelques indices. Il lui revient de leur accorder de l’attention.
Le titre de leur proposition parisienne donne à cette attention une mesure vertigineuse : 5 376 années, 1 892 mois, 1 110 jours, 1 201 heures. Une comptabilité faite de durées d’abstinence, dont les jetons constituent les traces matérielles. Leur présence dans des pousse-pièces forains rapproche deux expériences du temps : l’impatience du gain et la persévérance nécessaire au sevrage.
On peut lire dans ce rapprochement une image de la précarité des équilibres personnels. La machine fait espérer un basculement ; les médailles racontent l’effort de tenir. Le même objet sollicite ainsi des sentiments contradictoires. Ce qui attire le regard par ses couleurs et son accumulation devient, une fois sa provenance connue, beaucoup plus difficile à considérer avec légèreté.
Dans le communiqué annonçant le prix, Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art Moderne de Paris, souligne cette capacité à matérialiser « le temps de l’attente, de l’addiction et de la résistance intime ». Il décrit la proposition comme « silencieuse mais obstinée ». Claude Bonnin, président de l’ADIAF, salue pour sa part un travail qui aborde l’enfermement et les traumatismes « avec une empathie rare ».
La distinction vient reconnaître un parcours déjà présent dans de nombreuses collections publiques, du Centre Pompidou au Mudam, du MAC VAL au Mucem. Elle met aussi en lumière une manière de faire de l’art où la rencontre précède l’objet, où l’exigence conceptuelle reste liée à des vies singulières.
Créé en 2000 par l’ADIAF et organisé depuis l’origine avec le Centre Pompidou, le prix Marcel Duchamp est doté de 90 000 euros, dont 35 000 euros pour le lauréat. Pendant les travaux du Centre Pompidou, ses expositions sont accueillies au Musée d’Art Moderne de Paris de 2025 à 2029. Cette édition est placée sous le commissariat d’Odile Burluraux et de Nicolas Liucci-Goutnikov.
Au milieu de cette reconnaissance institutionnelle, les jetons de Brognon Rollin conservent leur échelle modeste. Ils tiennent dans une main. C’est peut-être ce qui les rend si éloquents : quelques grammes suffisent à porter le poids des jours.
Prix Marcel Duchamp 2026, Musée d’Art Moderne de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris 16e. Exposition du 2 octobre 2026 au 7 février 2027, en accès libre et gratuit. Du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h.
Portrait de Brognon Rollin : © Paris Musées / Guillaume Blot.
