Mercredi 4 novembre, le Café de Flore célébrait Lucie Rico, récompensée pour Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, publié chez P.O.L. Dans une salle comble où se croisaient écrivains, artistes et figures des médias, la remise du prix a pris les allures d’une fête très parisienne. Nous y étions.
Au prix de Flore, la première affaire de la soirée consiste à se frayer un chemin. Repérer un visage familier est assez facile ; le rejoindre demande un peu plus de méthode. On avance de quelques pas, on s’arrête pour saluer quelqu’un, une conversation s’engage et l’on oublie presque où l’on voulait aller. Mercredi soir, le Café de Flore débordait de monde. Il fallait jouer des coudes, avec cette bonne humeur particulière aux soirées dont personne ne songe sérieusement à se plaindre d’y être.

Dans cette institution de Saint-Germain-des-Prés, le Paris littéraire a ses habitudes. Il vient couronner un livre, retrouver ses amis, croiser ceux qu’il lit ou écoute, et prolonger les discussions bien après la remise du prix. Le Flore se prête merveilleusement à l’exercice. Son charme tient aussi à cela : on peut y entrer avec le sentiment de pénétrer dans un lieu mythique et, quelques minutes plus tard, y parler comme dans son café préféré. À condition, ce soir-là, de trouver la place de tenir debout.
Beigbeder, Claude et le sens de la répartie
Frédéric Beigbeder a évidemment toute sa place dans cette mécanique joyeuse. Cofondateur du prix avec Carole Chrétiennot en 1994, le président du jury sait qu’un discours de remise peut être autre chose qu’une succession de remerciements. Cette année, il a voulu solliciter Claude, l’intelligence artificielle, pour lui confier la rédaction du sien. L’idée avait de quoi amuser dans une salle aussi peuplée de gens qui vivent de leur plume.

À l’arrivée, c’est surtout Beigbeder lui-même qui a fait rire. Son humour, ses saillies et son plaisir manifeste à prendre la parole ont donné au moment tout son relief. Claude pouvait bien proposer un texte ; pour le dire, sentir la salle et lui répondre, le président du jury avait encore quelques arguments très personnels.

Carole Chrétiennot était également là. Trente-deux ans après sa création, le prix conserve ce mélange de fidélités littéraires et d’appétit pour la fête qui fait sa singularité. Françoise Sagan avait été la marraine de sa première édition : une parenté d’esprit dont cette soirée animée donnait une assez heureuse illustration.
Lucie Rico, au centre de la fête
Au milieu de cette effervescence, il y avait surtout une romancière à célébrer. Lucie Rico remporte le prix de Flore 2026 pour Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, son troisième roman, publié chez P.O.L. Elle succède à Rebeka Warrior, distinguée l’an dernier pour Toutes les vies et présente, elle aussi, au Café de Flore.
Née à Perpignan en 1988, également scénariste et réalisatrice, Lucie Rico poursuit une œuvre dont les titres suffisent déjà à éveiller la curiosité. Après Le Chant du poulet sous vide et GPS, elle entraîne cette fois son héroïne dans une enquête sur un souvenir d’enfance qui lui échappe. Une scène d’Autant en emporte le vent, un grand-père, un pull taché de sang : Jennifer retourne à Perpignan et entreprend de reconstituer le décor du passé. La quête devient obsessionnelle, la mémoire résiste, le burlesque côtoie l’inquiétude.
La lauréate reçoit 6.150 euros et un privilège autrement germanopratin : pendant un an, elle pourra venir boire chaque jour au Flore un verre de pouilly-fumé, dans un verre gravé à son nom. Une récompense qui fournit, au passage, une excellente raison de revenir.
Le jury avait aussi tenu à féliciter Philippe Jaenada, son lauréat de 1997 pour Le Chameau sauvage, désormais couronné par le Goncourt. Un joli rappel, au milieu des mondanités, de ce que peut représenter un prix dans le parcours d’un écrivain.
De Gainsbourg aux croque-caviar
On croisait Pascal Bruckner, Éric Naulleau, Sophie Calle, Eva Ionesco, Ariel Wizman ou encore Élie Chouraqui. Helena Noguerra, toujours aussi ravissante, était également de la fête. Les retrouvailles et les rencontres se succédaient au gré des quelques mètres que l’on parvenait à parcourir.

Avec Arnaud Viviant, la conversation a pris un tour musical : nous avons parlé de notre passion commune pour Serge Gainsbourg. Un de ces échanges qui donnent leur prix aux soirées très courues. On s’y rend avec un programme assez simple, puis l’on en rapporte une discussion que l’on aurait volontiers prolongée. Gainsbourg, au Flore, semblait d’ailleurs un sujet parfaitement à sa place.

La maison Louis Roederer accompagnait la soirée, partenaire du prix depuis vingt et un ans. Les coupes de champagne circulaient grâce à des serveurs dont on admirait l’aisance au milieu d’une telle foule. En cette année de son deux cent cinquantième anniversaire, la maison avait trouvé là une assemblée tout à fait disposée à célébrer.
Croque-caviar, huîtres, belles assiettes de brasserie : le Flore recevait avec générosité. Le plaisir venait aussi de ce cadre familier, de cette façon de faire une grande soirée dans un café qui garde son âme. On mangeait, on trinquait, on reprenait une conversation interrompue par une nouvelle arrivée.

Puis le DJ a pris le relais et la soirée est devenue dansante. Après les discours, les livres et les rencontres, il restait donc encore de bonnes raisons de s’attarder. Le prix de Flore avait une nouvelle lauréate ; le Café de Flore, lui, avait toujours autant de monde. Et bien peu de raisons de regarder l’heure.
Le jury du prix de Flore 2026 : Frédéric Beigbeder, Jacques Braunstein, Manuel Carcassonne, Carole Chrétiennot, Michèle Fitoussi, François Reynaert, Jean-Pierre Saccani, Bertrand de Saint-Vincent, Christophe Tison, Philippe Vandel, Jean-René van der Plaetsen et Arnaud Viviant.
