La coïncidence est trop précise pour être fortuite. Trois jours après les premières de Fallait pas les inviter, sa nouvelle mise en scène au Théâtre Tristan-Bernard, Nicolas Briançon publie sur Facebook un texte rageur contre les avis spectateurs anonymes. Il ne cite ni la pièce ni la plateforme concernée, mais c’est bien à la lumière de cette actualité qu’il faut comprendre sa colère.
Dans la comédie de Fanny Gurunlian, deux hommes reçoivent leurs voisins pour un dîner qui tourne au règlement de comptes. Sur Facebook, le metteur en scène décrit une autre assemblée, moins drôle mais tout aussi venimeuse : acteurs jaloux, metteurs en scène concurrents, directeurs inquiets ou proches mobilisés viendraient distribuer les étoiles et les sanctions sous couvert de pseudonymes.
Nicolas Briançon appelle cela le « petit théâtre parallèle » des avis spectateurs. Un système dans lequel certains critiques pourraient n’avoir jamais franchi les portes de la salle.
Fallait pas les inviter, déclencheur évident
Depuis le 10 septembre, Nicolas Briançon présente au Théâtre Tristan-Bernard cette nouvelle comédie interprétée par François Vincentelli, Andy Cocq, Olivier Claverie et Aude Thirion. Les politesses d’un dîner entre voisins y résistent quelques minutes avant que les apparences ne craquent et que la soirée bascule dans l’absurde.

Le message du metteur en scène intervient au moment précis où les premiers commentaires apparaissent en ligne. Sur BilletRéduc, la pièce affiche actuellement une moyenne de 7/10 pour 23 avis. Une note honorable dans l’absolu, mais relativement basse sur une plateforme où les moyennes de 9 ou 10 sont fréquentes.
Certains commentaires portent la mention « Vu avec Billet Réduc’ », attestant d’une réservation réalisée sur le site. D’autres n’affichent pas cette indication. La plateforme demande bien aux personnes n’ayant pas assisté au spectacle, comme aux membres de son équipe, de ne pas intervenir. Mais cette règle semble reposer davantage sur le fair-play que sur une vérification systématique.
C’est précisément la faille dénoncée par Nicolas Briançon. Lorsqu’il affirme pouvoir reconnaître certains auteurs en consultant leurs profils, son propos ne ressemble guère à une réflexion abstraite sur les dérives d’Internet. Il paraît répondre à des commentaires bien identifiés, apparus dans l’environnement immédiat de sa nouvelle pièce.
Le metteur en scène ne livre toutefois aucun nom ni aucune preuve publique. Il se contente de prévenir les intéressés qu’il les aurait repérés et pourrait un jour « sortir les dossiers ».
Une vieille cabale devenue signal commercial
Le théâtre n’a pas attendu Internet pour connaître les rivalités, les cabales et les applaudissements organisés. Au XIXe siècle, la « claque » pouvait déjà soutenir une représentation ou perturber celle d’un concurrent. Le numérique n’a pas inventé le procédé : il l’a rendu permanent, quantifiable et commercialement visible.
Un sifflet s’éteint avec la représentation. Un commentaire reste attaché à la page de vente, alimente une moyenne et accueille le spectateur au moment où celui-ci hésite à réserver. La critique devient ainsi l’un des éléments de la commercialisation du spectacle.
Cette évolution pèse particulièrement sur le théâtre privé, où les premières semaines peuvent décider de la durée d’exploitation d’une pièce. Passer de 9 à 7 sur 10 ne constitue plus seulement une nuance esthétique : cela peut être perçu comme un mauvais signal par le futur acheteur.
Le problème fonctionne évidemment dans les deux sens. Des commentaires hostiles peuvent fragiliser un spectacle concurrent, tandis que des avis excessivement enthousiastes, déposés par des proches ou des membres de la production, peuvent artificiellement renforcer sa réputation.
S’assurer que le spectateur existe
Nicolas Briançon propose donc de réserver les commentaires aux utilisateurs ayant acheté leur billet sur la plateforme. La solution ne garantirait ni leur présence effective dans la salle ni leur impartialité, mais elle permettrait au moins de rattacher chaque avis à une transaction.
La réglementation française impose déjà aux plateformes de préciser si elles contrôlent les commentaires et s’ils proviennent de véritables utilisateurs. Elle ne les oblige cependant pas à réserver leur publication aux seuls acheteurs.
Venant d’un comédien et metteur en scène qui connaît depuis quatre décennies les règles du théâtre privé comme celles du répertoire classique, la charge ne peut être réduite à la mauvaise humeur d’un artiste contrarié. Elle désigne un angle mort réel : les étoiles en ligne se présentent comme la voix du public alors que l’existence même de ce public n’est pas toujours établie.
Les avis spectateurs ont toute leur place dans la vie d’une pièce. Encore faut-il que ceux qui occupent virtuellement les fauteuils soient réellement entrés dans la salle.
