Fondée en 1851 dans les profondeurs du tuffeau saumurois, Bouvet Ladubay célèbre cette année son 175ᵉ anniversaire. Derrière ses fines bulles de Loire se dessine une histoire française faite de transmission familiale, d’ambition internationale, d’innovation et d’un dialogue singulier avec les arts.
À Saint-Hilaire-Saint-Florent, quelques minutes suffisent pour passer de la lumière douce du Val de Loire à la pénombre des caves. Sous terre, le tuffeau compose une architecture minérale et silencieuse, presque irréelle. C’est ici, dans huit kilomètres de galeries creusées dans la pierre, que commence en 1851 l’histoire de Bouvet Ladubay.

Étienne Bouvet n’a alors que 23 ans lorsqu’il acquiert ces anciennes carrières et fonde une maison de vins effervescents à laquelle il associe le nom de son épouse, Célestine Ladubay. Le geste dit déjà beaucoup de l’homme : une intuition commerciale, bien sûr, mais aussi une certaine idée du couple, de la transmission et de la modernité.
ÉTIENNE BOUVET, ENTREPRENEUR ET ESTHÈTE
Le fondateur ne se contente pas de produire et de vendre du vin. Il imagine autour de son entreprise un véritable morceau de ville. Un château familial, des logements pour ses ouvriers, un port sur le Thouet, des écuries, une usine électrique et un hall d’expédition voient progressivement le jour. Il fait même édifier un théâtre pour donner à ses salariés un accès à la culture.
Dès 1860, la maison profite de l’abaissement des droits de douane avec l’Angleterre pour traverser la Manche. Cette vocation internationale, particulièrement précoce, deviendra l’une des constantes de Bouvet Ladubay. Aujourd’hui, ses Saumur et Crémants de Loire sont distribués dans une cinquantaine de pays, tandis que l’exportation représente environ les deux tiers de son activité.

L’histoire n’a pourtant rien d’une ligne droite. Après la disparition d’Étienne Bouvet en 1908, les guerres et les crises fragilisent la maison. En 1932, le site est repris par Justin-Marcel Monmousseau. Son fils Jean lui succède, puis Patrice Monmousseau prend la relève en 1972. Passée notamment sous le contrôle de Taittinger puis d’United Spirits, Bouvet Ladubay retrouve son indépendance en 2015 lorsque la famille Monmousseau en reprend la maîtrise.
La maison est désormais conduite par Juliette Monmousseau, représentante de la quatrième génération. Une continuité familiale suffisamment rare pour constituer, au-delà du récit patrimonial, un véritable actif de marque.
LE CHENIN COMME FIL CONDUCTEUR
Au cœur de cette histoire demeure le vin. Le Chenin, cépage emblématique de la Loire, constitue l’ossature des cuvées blanches, parfois complété par le Chardonnay. Le Cabernet Franc et le Grolleau entrent quant à eux dans l’élaboration des rosés.
La collection permet de mesurer la manière dont Bouvet Ladubay a traversé les époques. Saphir, créée au début des années 1970, s’apprête à célébrer son cinquantième anniversaire avec un millésime 2024 annoncé pour octobre 2026. Trésor, née en 1987, associe Chenin et Chardonnay avec un passage en fûts de chêne. Instinct, lancée en 2000, bénéficie d’un élevage d’au moins 36 mois. À l’autre extrémité de la production, la confidentielle Ogmius se limite à 3.800 magnums.
Cette diversité révèle une maison qui ne se contente plus de défendre la bulle comme un simple vin de célébration. Les élevages prolongés, les cuvées millésimées et les faibles dosages l’inscrivent dans une approche plus gastronomique, où l’effervescence accompagne désormais un repas autant qu’elle ouvre une soirée.
UNE MAISON ENTRE PATRIMOINE ET INDUSTRIE
Bouvet Ladubay cultive un équilibre intéressant entre deux visages. Le premier est historique et spectaculaire : les caves de tuffeau, la « Cathédrale engloutie », le théâtre du XIXᵉ siècle et les près de 1.300 barriques abritées sur le site saumurois. Le second est résolument contemporain.

Ouverte à Distré en 2008, l’unité de production baptisée « Full Metal » apporte à la maison les outils nécessaires à son développement international. Cent millions de bouteilles y avaient été produites à la fin de l’année 2025. Cette dimension industrielle ne gomme pas l’identité patrimoniale de Bouvet Ladubay ; elle explique au contraire comment une maison ligérienne historique peut maintenir son rayonnement face aux grandes signatures mondiales de l’effervescence.
QUAND LES BULLES RENCONTRENT L’ART
Chez Bouvet Ladubay, la culture n’est pas un simple supplément d’image. Elle prolonge l’intuition d’Étienne Bouvet, qui avait installé un théâtre au sein même de son entreprise. Créé en 1992, le Centre d’Art contemporain Bouvet Ladubay occupe aujourd’hui près de 800 m² et a présenté les œuvres de César, Olivier Debré, François Morellet, Paul Jenkins ou Valerio Adami.
L’année anniversaire a notamment été marquée par une carte blanche à Jean-Marie del Moral. Depuis sa rencontre avec Joan Miró en 1978, le photographe explore les ateliers des peintres et des sculpteurs, ces espaces où l’œuvre existe avant même d’être montrée. Ses portraits d’artistes font subtilement écho aux caves de la maison : deux univers à l’abri des regards, où le temps et le travail transforment lentement la matière.
Près de 40.000 visiteurs viennent chaque année découvrir les caves, le théâtre, la collection hippomobile et les espaces artistiques. À 175 ans, Bouvet Ladubay n’apparaît donc pas seulement comme une maison de vins effervescents. Elle est devenue un lieu, une mémoire et une certaine vision de l’art de vivre ligérien, où l’héritage ne reste vivant qu’à condition de continuer à pétiller.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.
