Catherine Ringer, le dernier éclat d’une pop qui refusait d’être sage

La chanteuse et cofondatrice des Rita Mitsouko est morte à l’âge de 68 ans, a annoncé sa famille à l’AFP ce mardi 15 septembre. Avec elle disparaît bien davantage qu’une voix : une artiste totale, dont l’exubérance cachait une connaissance aiguë de la douleur et qui aura fait de la chanson française un théâtre sans frontières.

Il faudrait commencer par une couleur. Un rouge trop rouge, un bleu électrique, un vert acide. Puis ajouter une robe impossible, quelques gestes de danseuse, un regard capable de passer de la défiance à l’éclat de rire et, enfin, cette voix : souple, carnassière, enfantine ou tragique, parfois tout cela dans la même phrase.

Catherine Ringer est morte à 68 ans. La cause de sa disparition n’a pas été communiquée. L’annonce semble presque incompatible avec l’énergie qu’elle projetait encore : une vitalité sans âge, indifférente aux usages, aux convenances et à la nostalgie. Même lorsqu’elle chantait les morts, elle les faisait danser.

Une voix qui ne ressemblait à aucune autre

Catherine Ringer n’était pas seulement une chanteuse. Elle était une manière d’occuper l’espace.

Née le 18 octobre 1957 à Suresnes, fille du peintre Samuel Ringer, rescapé de plusieurs camps nazis, elle avait grandi dans un monde où l’art ne relevait ni du décor ni du divertissement. Il constituait une façon de tenir debout. Très jeune, elle se forme au théâtre musical, explore la danse et travaille les sonorités les moins académiques de la voix : cris, souffles, ruptures, registres déformés.

Elle racontera avoir commencé à chanter professionnellement à 17 ans, avant de travailler notamment avec Iannis Xenakis. Dans un long entretien accordé à la Philharmonie de Paris, elle se souvenait de ces années d’expérimentation durant lesquelles il s’agissait moins d’apprendre à « bien chanter » que de découvrir tout ce qu’une voix pouvait contenir.

Cette liberté originelle ne la quittera jamais. Chez Ringer, la virtuosité n’était pas un exercice de démonstration. Elle lui permettait de changer de personnage en quelques secondes : diva de cabaret, héroïne expressionniste, gamine insolente, tragédienne, créature de music-hall ou chanteuse de rock. Là où tant d’artistes cherchent une signature immédiatement reconnaissable, elle avait choisi la métamorphose.

Les Rita Mitsouko, laboratoire d’un art total

Sa rencontre avec Fred Chichin, en 1979, donne une forme à cette profusion. Ensemble, ils ne fondent pas simplement un groupe mais un territoire artistique autonome. Les Rita Mitsouko seront un duo, un couple, un atelier, une maison de couture imaginaire et un théâtre portatif.

Lui vient du punk, de la guitare et des machines. Elle apporte les mots, le mouvement, les timbres et un imaginaire peuplé par Oum Kalthoum, Maria Callas, les Beatles, Nino Rota, Charles Trenet ou les rythmes sud-américains. Tous deux bricolent leurs premiers concerts avec des bandes enregistrées et un magnétophone posé sur une chaise. Cette économie d’artisans deviendra une esthétique.

Avec Marcia Baïla, en 1984, la France découvre une musique qu’elle ne sait pas encore nommer. Le morceau est dansant, flamboyant, presque euphorique. Il raconte pourtant la disparition de la danseuse argentine Marcia Moretto, emportée par un cancer. Toute l’œuvre de Catherine Ringer tient déjà dans cette contradiction : la fête et le deuil, les paillettes et la chair, le grotesque et la grâce.

La chanson française avait longtemps séparé ses disciplines. Aux chanteurs les mots, aux couturiers les vêtements, aux réalisateurs les images. Les Rita Mitsouko font tout entrer dans le même cadre. La musique devient visuelle ; le costume, musical ; le corps, instrument. Les clips de Philippe Gautier ou de Jean-Baptiste Mondino, les silhouettes proches de l’univers de Jean Paul Gaultier, les maquillages outranciers et les couleurs de bande dessinée ne servent pas à promouvoir les chansons : ils en sont le prolongement.

Cette ambition explique pourquoi le duo échappe à la simple catégorie de la new wave. The No Comprendo, Marc & Robert, Système D ou Variéty assemblent rock, funk, chanson, électronique, rythmes latins et avant-garde sans demander la permission. Iggy Pop, Sparks, Tony Visconti ou plus tard Serj Tankian entrent dans cet univers naturellement. Jean-Luc Godard filme le duo au travail dans Soigne ta droite. À l’étranger, Vogue verra dans les Rita Mitsouko les précurseurs d’une pop française devenue, bien avant Air, Phoenix ou Daft Punk, pleinement internationale.

La gaieté comme camouflage

Il y avait pourtant, derrière cette inventivité, une inquiétude profonde. Catherine Ringer aimait que les couleurs les plus gaies puissent dissimuler quelque chose d’atroce. Le Petit Train, mélodie faussement légère inspirée par les convois de la déportation, en offre l’expression la plus saisissante. Chez elle, la pop n’abolissait jamais la gravité : elle la maquillait pour mieux la rendre supportable.

Même C’est comme ça, avec son riff sec, son refrain presque félin et son clip devenu emblématique, possède une étrangeté que les années n’ont pas polie. Catherine Ringer ne chantait pas pour rassurer. Elle introduisait dans la culture populaire des corps singuliers, des désirs ambigus, des femmes indociles et des sentiments impossibles à réduire à une seule lecture.

Elle aura aussi opposé à la respectabilité une liberté rarement négociée. Son passé, ses choix et sa sexualité furent parfois utilisés contre elle. Elle ne se justifia jamais selon les règles que d’autres auraient voulu lui imposer. Cette souveraineté faisait partie de son art : Ringer ne demandait pas à être validée. Elle avançait.

Après Fred, « une et demie »

La mort de Fred Chichin, en novembre 2007, aurait pu refermer l’histoire. Catherine Ringer choisit pourtant de poursuivre la tournée de Variéty, leur dernier album. Non pour recréer artificiellement le duo, mais pour maintenir son mouvement.

Lorsqu’elle publie Ring n’ Roll en 2011, elle refuse aussi bien l’effacement que la reconstitution. Elle se décrivait alors comme « une et demie », Fred demeurant présent dans sa façon de composer et de travailler. Dans un entretien donné à The Arts Desk, elle expliquait avoir un temps cessé de chanter, avant que les chansons ne reviennent peu à peu.

Sa carrière solo prolongera cette curiosité : tango avec Plaza Francia, chanson orchestrale, fantaisie théâtrale, relecture du répertoire des Rita Mitsouko. Elle ne s’installe jamais dans la fonction confortable de gardienne d’un patrimoine. Sur scène, les anciens morceaux ne sont pas exposés sous verre. Ils respirent, grincent et bondissent encore.

Une artiste impossible à discipliner

Catherine Ringer laisse des chansons que plusieurs générations connaissent sans toujours mesurer leur audace. Elle laisse aussi une silhouette dans l’histoire culturelle française : celle d’une femme qui pouvait transformer le mauvais goût en raffinement, le chagrin en rythme et l’étrangeté en langage commun.

Son influence se lit moins dans les imitations directes que dans les permissions qu’elle a offertes. Permission de mêler la chanson savante et la culture populaire. De vieillir sans s’assagir. De considérer le vêtement, l’image et le mouvement comme des composantes de la musique. D’être drôle sans être légère, spectaculaire sans devenir lisse, vulnérable sans renoncer à la puissance.

La mort de Catherine Ringer donne aujourd’hui à Marcia Baïla une résonance presque insoutenable. Cette chanson consacrée à une femme disparue affirmait déjà que les corps s’éteignent, mais que certains gestes continuent de traverser la lumière.

Catherine Ringer avait fait de cette survivance une esthétique. Il reste désormais sa voix, ses couleurs et cette manière inimitable de regarder la tristesse en face — avant de l’entraîner sur la piste de danse.