Pour sa 31e édition, le Trophée Gosset distingue le dernier membre de la famille à avoir dirigé la Maison. Un hommage qui raconte bien davantage qu’une carrière : quatre siècles de champagne, de transmission et d’élégance française.
Il existe des récompenses qui consacrent une réussite et d’autres qui referment délicatement une boucle. En remettant, lundi 14 septembre, son 31e Trophée à Antoine Gosset, la Maison champenoise n’a pas seulement distingué l’un de ses anciens dirigeants. Elle a salué le dernier représentant de la famille à avoir tenu les rênes de cette institution fondée à Aÿ en 1584.
À 78 ans, Antoine Gosset incarne cette histoire avec la discrétion de ceux qui n’ont jamais eu besoin de la mettre en scène. Né en 1948, il appartient à la quatorzième génération d’une famille dont les liens avec la vigne champenoise remontent à 1484. Sept siècles ou presque durant lesquels le nom Gosset aura traversé les changements de régime, les crises et les mutations du goût sans perdre son attachement à une certaine idée du temps long.
Le dernier Gosset à la tête de Gosset
Diplômé de l’EDHEC Lille en 1971, Antoine Gosset rejoint d’abord les affaires de son père, Albert, et se forme aux fonctions commerciales, administratives et de direction. Sa trajectoire bascule en 1983, après la disparition de son frère Étienne, alors directeur général de la Maison. Il revient à Aÿ pour poursuivre l’œuvre familiale.
Directeur général puis directeur commercial pour la France et l’exportation, il accompagne Gosset dans une décennie décisive. Sous son impulsion, les ventes doublent et la Maison renforce sa présence internationale. Homme de relations publiques autant que gestionnaire, Antoine Gosset comprend déjà qu’un grand champagne ne voyage jamais seul : avec lui circulent une histoire, une origine et cette part d’imaginaire que les chiffres ne savent pas mesurer.
Il sera le dernier membre de la famille à diriger la Maison avant son passage, en 1993, entre les mains de la famille Cointreau. La suite de son parcours le conduira vers plusieurs missions de redressement d’entreprises, avec quelques retours dans l’univers des vins et spiritueux. De ses différentes vies professionnelles, il retient surtout deux passions : « les bateaux de plaisance et le Champagne ».
Quand le patrimoine cesse d’être un décor
Créé en 1995, le Trophée Gosset récompensait à l’origine la complicité entre chefs et sommeliers. Anne-Sophie Pic, Yannick Alléno ou encore Alain Passard figurent parmi les personnalités distinguées au cours de cette première époque, lorsque la gastronomie constituait le principal territoire d’expression de la Maison.
Le prix a depuis élargi son horizon. À partir de 2021, il s’est ouvert aux artisans, créateurs, conservateurs et acteurs culturels engagés dans la sauvegarde des patrimoines matériels et immatériels. Une évolution révélatrice de notre époque : face à l’accélération générale, le geste précis, la mémoire et la transmission sont redevenus des formes de modernité.
En choisissant Antoine Gosset, Jean-Pierre Cointreau, président de la Maison, ramène cette distinction à sa source. Le patrimoine célébré n’est plus seulement celui des caves, des paysages ou des savoir-faire. Il devient humain. Il prend le visage d’un homme qui fut à la fois l’héritier d’un nom et le dépositaire temporaire d’une responsabilité.
Une certaine idée de la continuité
Gosset est aujourd’hui la seule Maison de vins de Champagne à être à la fois membre de l’Excellence Française et labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant. Elle appartient également à l’ensemble des Coteaux, Maisons et Caves de Champagne inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Mais les distinctions officielles ne disent pas tout. La véritable singularité de la Maison se trouve peut-être dans cette capacité à considérer son histoire non comme un argument figé, mais comme une matière à transmettre. Le champagne lui-même repose sur cette philosophie : attendre, assembler, laisser le temps transformer ce qui semblait déjà accompli.
Le Trophée remis à Antoine Gosset porte ainsi une élégante part de paradoxe. Il honore le dernier membre de la famille à avoir dirigé la Maison tout en rappelant que rien ne s’arrête véritablement lorsque la transmission est réussie. Les propriétaires changent, les générations passent, mais certains gestes demeurent.
Et dans le monde du luxe, où l’on emploie parfois le mot « héritage » avec une certaine désinvolture, quatre siècles de continuité familiale restent un millésime particulièrement rare.
