Prix de Flore 2026 : dix romans et un vent d’insolence sur Saint-Germain

Sept autrices, trois auteurs et une sélection qui préfère les livres habités aux romans trop bien peignés : le Prix de Flore 2026 vient de dévoiler ses dix prétendants. Entre mémoire familiale, fièvre politique, ruptures et nuits sous tension, le jury dessine l’une des listes les plus singulières de cette rentrée.

Au Café de Flore, les rituels ont parfois la grâce de ne pas prendre une ride. Fondé en 1994⁠ par Carole Chrétiennot et Frédéric Beigbeder, avec Françoise Sagan pour marraine de la première édition, le prix a toujours préféré l’allure, la liberté et les voix neuves aux prudences académiques. Sa première sélection 2026⁠, forte de dix romans, ne déroge pas à la règle.

Une sélection qui a du nerf

Le mouvement d’ensemble est net : ici, l’intime ne reste jamais sagement à la maison. Il voyage, déborde, se politise et finit souvent par mettre le feu aux conventions.

Avec Abdallah superstar (Actes Sud), son premier roman, Iman Ahmed part sur les traces d’un père disparu, le chanteur djiboutien Abdallah Lee, et transforme l’enquête familiale en récit vibrant sur la mémoire et la transmission. Eva Bottega signe avec Le ciel ici déborde (Denoël) un road trip féministe à travers l’Amérique, traversé par l’inquiétude climatique. Quant à Esther Teillard, elle fait dérailler une rupture sentimentale dans la nuit marseillaise de Fuck Circus (Grasset), comédie noire où notre époque se regarde perdre le contrôle.

Esther Teillard fait partie de la sélection

Le grand format de la liste — au sens propre — est La Punition d’Arthur Dreyfus : 1.152 pages pour revenir sur une parole paternelle dévastatrice et explorer les traces qu’elle laisse, vingt-cinq ans plus tard, dans la construction d’un homme. À l’autre bout du spectre, Marie Petitcuénot resserre Heures sauvages (Héloïse d’Ormesson) autour de Rhythm 0, la performance radicale de Marina Abramović en 1974, lorsque l’artiste avait livré son corps et 72 objets au public. Un texte bref, physique, inquiétant.

Marie Petitcuénot est également en lice

La politique affleure aussi dans Hyperkarma de Nicolas Idier, plongée dans un Delhi futuriste où la disparition d’un enfant entraîne une jeune avocate dans les sous-sols d’une société gagnée par la tentation fasciste. Patrice Jean, lui, emprunte avec Stay Free (Le Cherche Midi) la voie du triple roman d’apprentissage, dans un registre annoncé comme plus tendre et plus vulnérable.

Reste la mémoire, cette grande décoratrice d’intérieur qui déplace tout sans prévenir. Dans Choses que je croyais perdues (L’Arbalète/Gallimard), Clémentine Mélois ouvre les cartons d’un déménagement après une séparation et laisse les objets raconter une vie. Lucie Rico poursuit avec Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? (P.O.L) une mémoire enfouie à partir d’un détail aussi absurde que génial : la touche « point » d’un clavier qui ne fonctionne plus. Enfin, Ada Walter enferme Shanghai, cinq heures quarante (Calmann-Lévy), son premier roman, dans un trajet en taxi et la tête d’un homme en pleine implosion.

Le Flore, fidèle à son panache

Cette liste dit aussi quelque chose du prix lui-même : sept femmes, plusieurs premiers romans, deux titres publiés chez P.O.L et aucun goût marqué pour les récits dociles. Le jury⁠ réunit notamment Frédéric Beigbeder, Michèle Fitoussi, François Reynaert, Bertrand de Saint-Vincent, Philippe Vandel, Arnaud Viviant et Jean-René van der Plaetsen.

Le lauréat succédera à Rebeka Warrior, couronnée en 2025⁠ pour Toutes les vies (Stock). Il recevra 6.150 € et, détail délicieusement Flore, un verre de pouilly-fumé chaque jour pendant un an, servi dans un verre gravé à son nom. Une récompense littéraire qui sait que le prestige gagne parfois à garder un coude posé sur le zinc.

La sélection complète du Prix de Flore 2026

  • Iman Ahmed, Abdallah superstar — Actes Sud
  • Eva Bottega, Le ciel ici déborde — Denoël
  • Arthur Dreyfus, La Punition — P.O.L
  • Nicolas Idier, Hyperkarma — Stock
  • Patrice Jean, Stay Free — Le Cherche Midi
  • Clémentine Mélois, Choses que je croyais perdues — L’Arbalète/Gallimard
  • Marie Petitcuénot, Heures sauvages — Héloïse d’Ormesson
  • Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? — P.O.L
  • Esther Teillard, Fuck Circus — Grasset
  • Ada Walter, Shanghai, cinq heures quarante — Calmann-Lévy

La deuxième sélection sera annoncée le 28 octobre⁠, avant la remise du prix le 4 novembre 2026. D’ici là, une certitude : à Saint-Germain-des-Prés, l’automne littéraire a retrouvé un peu de fièvre.